Dans l’article précédent, j’ai commencé ce voyage en réfléchissant à l’évolution de notre relation au savoir, et à la manière dont l’être humain est passé du récit et du livre à Internet et à l’intelligence artificielle.
Mais bien avant l’école et le livre, avant l’existence des programmes, des diplômes et des salles de classe, l’être humain apprenait déjà.
Ce qui me paraît particulièrement intéressant, c’est que cette ancienne origine de l’apprentissage n’est pas aussi éloignée de nous qu’on pourrait le penser. Nous aussi, nous commençons notre voyage avec la connaissance dès la naissance, avec nos premières perceptions de la famille et de l’environnement qui nous entoure, plusieurs années avant d’entrer à l’école.
Avant même qu’un enfant n’entre à l’école, la vie a déjà commencé à lui enseigner.
L’apprentissage faisait partie de la vie
Dans les premières sociétés humaines, il n’existait pas un temps appelé « temps d’étude » séparé du reste de la vie.
La vie elle-même était l’espace d’apprentissage.
L’être humain devait apprendre à trouver de la nourriture, à comprendre la nature, à fabriquer ses outils, à se protéger et à communiquer avec les autres. Il apprenait de la manière la plus simple et la plus humaine : en observant ceux qui avaient davantage d’expérience, en les imitant, en essayant, en échouant, puis en recommençant.
À cette époque, la connaissance n’était pas simplement une information, mais une expérience utilisable.
L’être humain n’apprenait pas parce qu’il allait être interrogé lors d’un examen, mais parce qu’il avait besoin de ce savoir dans une situation réelle.
Cela peut aujourd’hui nous amener à réfléchir à la distance qui s’est parfois créée entre ce que nous apprenons et ce que nous utilisons réellement, entre l’apprentissage pour la connaissance et l’apprentissage pour la vie.
Depuis ces premières étapes sont apparus des mécanismes qui restent encore aujourd’hui au cœur du processus d’apprentissage :
l’observation, l’imitation, l’expérimentation et la pratique.
L’être humain ne connaissait pas ces termes et aucune théorie pédagogique ne venait les expliquer.
Il était simplement en train… d’apprendre.
La société était l’école
Dans les premières communautés, la société elle-même constituait l’environnement d’apprentissage.
L’être humain apprenait en travaillant, en se déplaçant, en observant et en participant, et non uniquement dans un lieu ou à un moment spécialement consacrés à l’apprentissage.
Ce qui est remarquable, c’est que beaucoup de ces pratiques anciennes reviennent aujourd’hui sous des appellations modernes : apprentissage par la pratique, apprentissage expérientiel, apprentissage social ou apprentissage par projet.
Parfois, nous donnons simplement un nom moderne à une pratique que l’être humain utilise naturellement depuis très longtemps.
Il en va de même pour l’enfant.
Un enfant n’attend pas son premier jour d’école pour commencer à apprendre. Avant même de connaître la classe, l’enseignant ou le manuel scolaire, sa famille et son environnement ont déjà commencé à façonner son langage, son comportement, sa manière de penser et même sa relation psychologique au savoir.
Ma première école avant l’école
Je retrouve cela très clairement dans ma propre expérience.
Ma mère tenait beaucoup à ce que j’apprenne à lire et à mémoriser le Coran. Sa motivation était simple et profondément liée à sa foi : elle pensait que le Coran me protégerait et me rapprocherait de Dieu.
À l’époque, je ne considérais pas cela comme une « expérience éducative ». Pourtant, avec le recul, je comprends que cette pratique précoce a constitué une partie de ma première relation aux mots, à la lecture, à la mémorisation et à l’apprentissage.
Mon père, que Dieu ait son âme, aimait également beaucoup discuter avec moi de différents aspects de la vie. Il racontait des histoires, échangeait avec moi et prenait souvent le temps de parler avec nous.
Ainsi, le récit et le dialogue sont devenus une autre source de connaissance.
Même mes frères et sœurs ont participé à mon apprentissage sans avoir nécessairement l’intention d’enseigner quelque chose à un jeune enfant.
Je m’asseyais près d’eux pendant qu’ils étudiaient, j’écoutais ce qu’ils lisaient et leurs discussions. Je me souviens même avoir essayé d’imiter l’écriture de mon frère aîné simplement parce que j’aimais sa manière d’écrire.
Personne ne me disait alors que je pratiquais « l’apprentissage par observation » ou « l’apprentissage social ».
J’observais simplement… j’imitais… et j’apprenais.
La famille ne transmet pas seulement des connaissances
La question va peut-être bien au-delà de l’acquisition de quelques informations et compétences.
L’environnement dans lequel grandit un enfant contribue à façonner sa relation psychologique et sociale à l’apprentissage lui-même.
Il influence son rapport aux questions, aux erreurs, aux livres, à la curiosité, à la découverte et même à l’importance qu’il accorde à l’éducation.
La connaissance peut devenir associée au plaisir, au dialogue et à l’expérimentation, ou au contraire à la peur, à la pression et à l’obligation.
Quelques années plus tard, lorsque je suis devenu père, je me suis retrouvé à reproduire la même idée sous une autre forme.
Je lisais des histoires à ma fille lorsqu’elle était petite et je veillais à ce que les livres, les images et les récits fassent partie de son univers dès ses premières années.
Mon objectif n’était pas simplement qu’elle mémorise une histoire ou apprenne une information précise. Je voulais surtout que le livre devienne quelque chose de familier et agréable, et que la lecture soit associée dans son esprit à l’imagination, à la curiosité et à la découverte.
J’ai alors compris que ce que nous faisons avec nos enfants avant l’école n’est pas seulement une préparation à la scolarité.
De manière consciente ou non, nous participons à construire leur manière d’apprendre et leur manière de ressentir l’apprentissage.
Que se passe-t-il lorsque l’environnement d’apprentissage est absent ?
C’est ici que, selon moi, la responsabilité de la famille va bien au-delà de la nourriture, des vêtements et des besoins essentiels.
Un enfant a aussi besoin de quelqu’un qui lui parle, qui l’écoute, qui répond à ses questions, lui raconte des histoires, l’aide à comprendre ce qui est juste ou non, et lui laisse un espace pour explorer et expérimenter.
Mais les pressions du travail et de la vie quotidienne, les difficultés ou conflits familiaux, ou simplement une distraction permanente peuvent réduire cet espace dans certains foyers.
Lorsque le dialogue et la participation disparaissent, l’enfant ne cesse pas d’apprendre.
Il continuera à apprendre… mais la question devient : auprès de qui, et à partir de quoi ?
La télévision, le téléphone ou les plateformes vidéo peuvent devenir les sources les plus présentes dans sa vie. Des attitudes négatives à l’égard de l’école ou de l’éducation peuvent également s’installer si l’enfant les entend régulièrement dans son environnement.
Cela révèle un paradoxe important :
L’absence d’éducation au sein de la famille ne signifie pas l’absence d’apprentissage ; elle peut simplement signifier que d’autres sources prendront en charge sa formation.
L’enfant observe naturellement, imite et explore. Si nous ne lui proposons pas un environnement qui oriente cette disposition naturelle, l’environnement qui l’entoure — quel qu’il soit — finira par jouer ce rôle.
C’est pourquoi, selon moi, l’éducation familiale ne peut pas être séparée de l’apprentissage.
Élever un enfant ne consiste pas seulement à le protéger et à répondre à ses besoins fondamentaux. Il s’agit aussi de développer sa curiosité, le dialogue, sa capacité à poser des questions, son amour du savoir et sa confiance dans sa capacité à apprendre.
Le monde a changé… pas le point de départ
Un enfant qui naît aujourd’hui arrive dans un monde complètement différent de celui des premiers humains.
Il est aujourd’hui entouré d’écrans, de smartphones, d’Internet, de vidéos et d’intelligence artificielle, alors que les premiers humains vivaient au contact de la nature, de la communauté et du récit oral.
Et pourtant, le début du voyage reste étonnamment semblable.
L’enfant observe, écoute, imite, expérimente, fait des erreurs, recommence et apprend de ceux qui l’entourent.
Ce sont fondamentalement les mêmes mécanismes que ceux utilisés par l’être humain depuis les premières étapes de son rapport à la connaissance.
L’environnement a changé. Les connaissances se sont accumulées. Les outils et la vitesse ont évolué.
Mais la nature humaine fondamentale de l’apprentissage demeure.
Avant d’apprendre grâce à un appareil, un livre ou une plateforme, l’être humain apprenait auprès d’un autre être humain et du monde qui l’entourait.
Le récit… une mémoire avant le livre
Mais que se passe-t-il lorsqu’une personne souhaite transmettre une expérience à quelqu’un qui n’était pas présent lorsqu’elle s’est produite ?
C’est ici que le récit a joué un rôle essentiel.
Avant l’écriture, ce qu’un individu découvrait ou ce qu’un groupe apprenait était transmis aux autres par la parole, les histoires et les expériences partagées.
Une histoire racontant un voyage, un danger, une erreur ou une réussite n’était pas simplement un divertissement ; elle contenait une expérience dont pouvait bénéficier quelqu’un qui n’avait jamais vécu lui-même cet événement.
Avant les bibliothèques, la mémoire humaine était la bibliothèque.
Avant le livre, l’être humain était à la fois le porteur du savoir et le moyen de le transmettre.
Mais la mémoire a ses limites.
Une connaissance qui dépend uniquement de la mémoire humaine peut être oubliée, transformée ou perdue. Et les récits peuvent changer en passant d’une personne à une autre.
Avec le développement des sociétés et l’accumulation des expériences, des échanges et des connaissances, la mémoire et le récit ne suffisaient plus.
L’être humain avait besoin d’un moyen de conserver la connaissance en dehors de son propre esprit.
Quelque chose qui puisse rester après la disparition de son auteur et parvenir à une personne qu’il ne rencontrerait peut-être jamais.
C’est alors qu’a eu lieu l’une des transformations les plus importantes de l’histoire de l’apprentissage humain :
L’être humain a réussi à donner à la connaissance une mémoire qui ne dépendait plus uniquement de l’esprit humain.
C’est ici que commence l’histoire de l’écriture.
Avec elle, l’être humain ne pouvait plus seulement savoir, se souvenir et raconter…
Il pouvait désormais laisser la connaissance derrière lui.
Et c’est ici que commence la prochaine étape de notre voyage.
